Article de fond
Quels pays comptent le plus de tueurs en série ?
Les États-Unis représentent environ deux tiers des tueurs en série recensés dans la principale base de données mondiale. Ce chiffre, repris partout, mesure pourtant autant la capacité d'un pays à documenter ses affaires, en anglais, que la réalité du crime. Retour sur une statistique à manier avec précaution.
Ce que disent les chiffres
Quand on cherche quels pays comptent le plus de tueurs en série, presque toutes les réponses remontent à une même source : la base de données tenue par le psychologue Michael G. Aamodt, d'abord à l'université Radford (Virginie), puis en partenariat avec la Florida Gulf Coast University (FGCU). C'est la collection la plus vaste disponible en accès ouvert, et ses rapports annuels, intitulés « Serial Killer Statistics », sont la matière première de la plupart des classements qui circulent en ligne, souvent recopiés sans leur mode d'emploi.
La base retient la définition adoptée lors du symposium organisé par le FBI à San Antonio en 2005 : le meurtre illégal d'au moins deux victimes, par le ou les mêmes auteurs, lors d'événements distincts (voir notre définition du tueur en série). Ce seuil de deux victimes est plus large que celui longtemps utilisé par la police française, qui parlait plutôt de trois meurtres au moins, selon le rapport du ministère de la Justice de 2006. Première leçon : deux pays qui ne comptent pas avec la même règle ne peuvent pas être comparés terme à terme.
Le résultat le plus stable de la base est la place des États-Unis. En 2014, les notes de cours de Michael Aamodt indiquent 2 624 tueurs américains sur 3 873, soit 67,8 %. La mise à jour de septembre 2016 en compte 3 204 sur 4 743, soit 67,58 %. Le rapport 2023, arrêté au 1er mars 2023 et cosigné avec Terence Leary et Senthil Girimurugan, en recense 3 690 sur 5 752, soit 64,16 %. D'une version à l'autre, les États-Unis pèsent donc environ deux tiers du total.
Derrière, l'écart est considérable. Dans le rapport 2023, l'Angleterre (la base la désigne ainsi) arrive deuxième avec 182 auteurs, soit 3,16 %, suivie de la Russie, du Japon, de l'Inde, de l'Afrique du Sud et du Canada, tous entre 2 et 3 %. L'Allemagne compte 99 auteurs et la France 89, soit 1,55 %. Aucun pays autre que les États-Unis n'atteint 4 % du total, ni en 2016 ni en 2023. Le rapport précise que 115 pays comptent au moins un tueur en série identifié.
La base permet aussi une lecture dans le temps. Aux États-Unis, le nombre d'auteurs culmine dans les années 1980 : 840 selon le rapport 2023, contre 673 dans les années 1970, 729 dans les années 1990, 438 dans les années 2000 et 215 dans les années 2010. Ce pic des années 1980 figure déjà dans la version 2016 et il est repris par la presse de vulgarisation scientifique comme par les criminologues de l'université Northeastern, qui travaillent sur les mêmes données avec leurs propres filtres. Hors des États-Unis, le rapport 2023 place le pic une décennie plus tard, dans les années 1990. Les auteurs avancent trois explications au déclin : des technologies qui rendent certains meurtres plus difficiles à dissimuler, des politiques de libération conditionnelle plus strictes, et une moindre exposition de certaines populations vulnérables. Ce sont des hypothèses, non des démonstrations. Notre chronologie permet de situer les affaires closes dans ce temps long.
Pourquoi les États-Unis dominent le classement
Plusieurs facteurs, cumulés, expliquent ce poids écrasant, et tous ne tiennent pas au crime lui-même.
Le premier est un biais de recensement, que les auteurs de la base écrivent noir sur blanc. Pour qu'un auteur y figure, six conditions doivent être réunies : au moins deux meurtres commis lors d'incidents distincts, découverts par les forces de l'ordre, reliés par elles au même auteur, cet auteur identifié, son nom et le nombre ou le nom des victimes rendus publics, et enfin cette publication « documentée à un moment en anglais ». Le rapport 2023 en tire lui-même la conséquence : la base a beaucoup plus de chances de contenir des auteurs de pays qui disposent de polices efficaces, publient ouvertement l'information sur les crimes et la diffusent en anglais. Il ajoute que les chiffres par pays « sous-représentent fortement » le nombre réel de tueurs en série hors des États-Unis. Dès 2014, les notes de cours de Michael Aamodt citaient les « problèmes de langue » et l'accès inégal aux archives judiciaires et pénitentiaires parmi les difficultés du recensement ; la version 2016 rappelait que le total par pays dépend du nombre réel d'auteurs, du nombre d'auteurs arrêtés et du nombre de cas rapportés par la police ou les médias.
Le deuxième facteur est la masse documentaire propre aux États-Unis : archives judiciaires largement publiques, presse locale abondante, tradition du livre-enquête. Une affaire américaine a toutes les chances d'avoir laissé une trace écrite, en anglais, facile à retrouver.
Le troisième tient à l'organisation policière, qui joue dans les deux sens. Selon le Bureau of Justice Statistics, 17 541 agences de police d'État et locales fonctionnaient aux États-Unis en juin 2018. Cette fragmentation complique le rapprochement des affaires : la monographie du FBI publiée en 2008 à la suite du symposium de 2005 souligne le manque de communication entre services et la diversité des systèmes d'archivage. C'est pour y répondre que le FBI a créé en 1985 le ViCAP, un fichier national destiné à relier des crimes commis dans des juridictions différentes, et qu'il a développé ses unités d'analyse comportementale (voir notre article sur le profilage criminel). Mais un audit de l'inspection générale du ministère américain de la Justice, publié en juillet 2024, relève qu'environ 9 % seulement des agences y étaient inscrites. La fragmentation crée donc des séries non détectées, tandis que l'appareil fédéral, lui, produit de la connaissance publique sur celles qui le sont.
Enfin, la définition compte. Le FBI rappelle que les meurtres en série représenteraient moins de 1 % des homicides une année donnée. Sur un phénomène aussi rare, quelques choix de méthode suffisent à déplacer fortement les totaux.
Europe et France : des séries moins bien comptées
En Europe, l'absence d'une base comparable impose la prudence. Les chiffres attribués au Royaume-Uni, à l'Allemagne ou à la France dans les classements en ligne proviennent, pour l'essentiel, de la même base américaine, avec son filtre linguistique. Un indice de ce filtre : entre la version 2016 et le rapport 2023, le nombre d'auteurs recensés en Russie passe de 73 à 164, et celui de la France de 71 à 89. Rien n'indique que ces hausses reflètent des crimes nouveaux ; elles traduisent au moins en partie un effort de documentation, ce qui montre combien ces totaux dépendent du travail de collecte.
La France illustre bien la difficulté. En 2006, un groupe de travail piloté par la direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) du ministère de la Justice constate qu'« il n'existe pas de définition unique du crime en série » et que, bon nombre de ces crimes n'étant pas élucidés, leur évaluation statistique est « très difficile à réaliser ». Le rapport ne fournit d'ailleurs aucun décompte national des auteurs. Il pointe les difficultés de rapprochement entre services et entre ressorts territoriaux, et recommande de finaliser SALVAC, fichier d'analyse partagé entre police et gendarmerie et adapté du logiciel canadien ViCLAS, géré via l'Office central pour la répression des violences aux personnes.
Depuis, l'institution judiciaire s'est dotée d'un outil dédié : le pôle des crimes sériels ou non élucidés, installé au tribunal judiciaire de Nanterre le 1er mars 2022 en application de la loi du 22 décembre 2021 pour la confiance dans l'institution judiciaire. Sa raison d'être dit bien le problème statistique : centraliser les procédures pour faire apparaître des liens entre des crimes qui semblaient isolés. Autrement dit, une partie des séries n'est connue qu'après coup, parfois des décennies plus tard, souvent grâce à la science, comme le rappelle notre article sur le FNAEG et les enquêtes en France.
Quant aux pays souvent cités dans les classements, comme l'Afrique du Sud, la Russie ou la Colombie, nous n'avons pas trouvé de statistique nationale ouverte et comparable. Les seuls chiffres disponibles sont ceux de la base Radford/FGCU, avec les réserves qui précèdent.
Pourquoi une carte mondiale trompe, y compris la nôtre
Une carte du monde des tueurs en série donne l'illusion d'une géographie du crime. Elle dessine d'abord une géographie de l'information : là où les affaires sont élucidées, jugées, publiées, traduites et archivées, les points se multiplient ; ailleurs, le silence ne signifie pas l'absence.
Ce biais de visibilité joue aussi à l'intérieur de chaque pays. Les criminologues Kevin Haggerty et Ariane Ellerbrok rappellent que les tueurs en série visent de façon disproportionnée des personnes marginalisées, dont la mort est moins susceptible de donner lieu à une enquête rapide. Les séries les plus longues à détecter sont donc aussi celles que les statistiques saisissent le plus tard.
Notre globe n'échappe pas à cette règle, et nous préférons le dire. Il ne recense que des affaires définitivement closes, dont l'auteur est décédé et les faits établis par la justice ou par des sources de référence concordantes. Ce périmètre, choisi pour des raisons éthiques et juridiques, renforce mécaniquement le biais : il favorise les affaires anciennes, jugées, largement documentées, souvent dans des pays à forte tradition d'archives et de presse. La densité de points sur un continent dit quelque chose de ce qui est connu et vérifiable, pas du nombre réel de crimes. Le globe est un atlas documentaire, pas un classement.
Questions fréquentes
Quel pays a le plus de tueurs en série ?
Les États-Unis, de loin, dans la principale base de données disponible. Le rapport 2023 de la base Radford/FGCU, arrêté au 1er mars 2023, y recense 3 690 des 5 752 tueurs en série identifiés dans le monde, soit 64,16 % ; la version de 2016 en comptait 67,58 %. Aucun autre pays n'atteint 4 % du total. Ce classement mesure toutefois autant la capacité d'un pays à documenter ses affaires, en anglais, que la réalité du crime : il ne dit pas où l'on tue le plus.
Pourquoi y a-t-il autant de tueurs en série aux États-Unis ?
En grande partie à cause de la façon dont on les compte. La base Radford/FGCU n'inclut un auteur que si ses meurtres ont été découverts, reliés entre eux, attribués à une personne identifiée, rendus publics et documentés à un moment en anglais : elle favorise les pays aux polices efficaces et à l'information ouverte et anglophone, ce que ses auteurs reconnaissent. S'y ajoutent l'abondance des archives judiciaires et de la presse américaines, et une police très fragmentée, qui a conduit le FBI à créer un fichier national de rapprochement des crimes, le ViCAP. Ce que ces chiffres disent du crime lui-même reste incertain.
Combien y a-t-il de tueurs en série en France ?
Il n'existe aucun décompte officiel. En 2006, un groupe de travail du ministère de la Justice relevait qu'« il n'existe pas de définition unique du crime en série » et que, beaucoup de ces crimes n'étant pas élucidés, leur évaluation statistique était « très difficile à réaliser ». Le seul chiffre qui circule vient de la base américaine Radford/FGCU : 89 auteurs identifiés en France dans son rapport 2023, contre 71 dans la version de 2016, une hausse qui traduit au moins en partie un effort de documentation. Depuis le 1er mars 2022, un pôle du tribunal judiciaire de Nanterre centralise les crimes sériels ou non élucidés.
Y a-t-il moins de tueurs en série aujourd'hui qu'autrefois ?
Aux États-Unis, oui, d'après la base Radford/FGCU : le nombre d'auteurs identifiés culmine dans les années 1980, puis recule nettement dans les années 2000 et 2010, une tendance déjà visible dans la version de 2016 de la base. Les chercheurs avancent plusieurs explications, qui restent des hypothèses : des technologies qui rendent certains meurtres plus difficiles à dissimuler, des libérations conditionnelles plus strictes, une moindre exposition de certaines personnes vulnérables. La prudence s'impose toutefois : une partie des séries n'est connue qu'après coup, parfois des décennies plus tard.
Pour aller plus loin
- Robert J. Morton (dir.), Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators, FBI / National Center for the Analysis of Violent Crime, 2008
- Michael G. Aamodt, Terence Leary et Senthil Girimurugan, Radford/FGCU Annual Report on Serial Killer Statistics: 2023, Radford University, 2023
- James Alan Fox, Jack Levin et Emma E. Fridel, Extreme Killing: Understanding Serial and Mass Murder, SAGE Publications, 2023 (5e édition)
- Laurent Montet, Les tueurs en série, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2002
Sources
- Radford University / Florida Gulf Coast University — M. G. Aamodt, T. Leary, S. Girimurugan, Radford/FGCU Annual Report on Serial Killer Statistics: 2023, août 2023 (https://scholarscommons.fgcu.edu/esploro/outputs/report/RadfordFGCU-Annual-Report-on-Serial-Killer/99383951932606570 ; copie du PDF consultée : https://nonews.co/wp-content/uploads/2024/08/SerialKiller2023.pdf)
- Radford University — M. G. Aamodt, Serial Killer Statistics, mise à jour du 4 septembre 2016 (maamodt.asp.radford.edu)
- Radford University — M. G. Aamodt, Serial Killers, notes de cours mises à jour le 6 septembre 2014 (maamodt.asp.radford.edu)
- FBI — Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators, NCAVC, 2008, notice NCJ 223848 de l'Office of Justice Programs (ojp.gov)
- Bureau of Justice Statistics — Census of State and Local Law Enforcement Agencies, 2018, octobre 2022 (bjs.ojp.gov)
- U.S. Department of Justice, Office of the Inspector General — Audit of the FBI's Violent Criminal Apprehension Program, juillet 2024 (oig.justice.gov)
- IFLScience — Serial Killer Database Shows Strange Decline In Serial Killers Since The 1980s, 4 octobre 2022 (iflscience.com)
- Northeastern University — Why are there fewer serial killers now than there used to be?, 26 avril 2023 (news.northeastern.edu)
- Centre for Crime and Justice Studies — K. Haggerty et A. Ellerbrok, The social study of serial killers, Criminal Justice Matters n° 86, décembre 2011 (crimeandjustice.org.uk)
- Ministère de la Justice, DACG — Rapport du groupe de travail sur les crimes en série, 2006 (justice.gouv.fr)
- Ministère de la Justice — Pôle des crimes sériels ou non élucidés : missions et premier bilan à deux ans, mars 2024 (justice.gouv.fr)
- Le Club des juristes — H. Matsopoulou, La création d'un pôle national dédié aux crimes sériels ou non élucidés, 1er mars 2022 (leclubdesjuristes.com)
Corrections et mises à jour
- — Questions fréquentes ajoutées (pays qui compte le plus de tueurs en série, poids des États-Unis, décompte en France, évolution dans le temps), avec leurs sources.
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