RussieDossier1978-1990Oblast de Rostov
L'affaire Andreï Tchikatilo
De décembre 1978 à novembre 1990, Andreï Tchikatilo, enseignant puis agent d'approvisionnement dans la région de Rostov, a tué des femmes, des adolescents et des enfants qu'il abordait le plus souvent dans les gares et les trains de banlieue. Pendant douze ans, la police soviétique, dans un pays qui ne reconnaissait pas l'existence des tueurs en série, n'a pas su le confondre. Un autre homme, Alexandre Kravtchenko, a été condamné à mort pour son premier meurtre, puis exécuté en 1983. Interpellé en 1984, Tchikatilo a été relâché à cause d'une analyse biologique qui semblait le disculper. Arrêté en novembre 1990 au terme de l'opération « Lessopolossa », il a été reconnu coupable de 52 meurtres par le tribunal régional de Rostov en octobre 1992 et fusillé le 14 février 1994.
Les faits
Andreï Tchikatilo est né le 16 octobre 1936 à Iablotchnoïe, un village de l'actuelle région de Soumy, en Ukraine. Il grandit pendant la guerre et les années de pénurie qui suivent, puis s'installe dans la région de Rostov-sur-le-Don, dans le sud de la Russie. Membre du Parti communiste, marié et père de deux enfants, il enseigne dans un internat de Novochakhtinsk à partir de 1970 puis, à partir de 1978, dans une école professionnelle de Chakhty, une ville minière. Au début des années 1980, il devient agent d'approvisionnement pour des entreprises industrielles de la région, un emploi qui l'amène à voyager beaucoup, en Russie et dans d'autres républiques de l'URSS.
De décembre 1978 à novembre 1990, il commet des meurtres précédés de violences sexuelles sur des enfants, des adolescents et des jeunes femmes. Il les aborde le plus souvent dans des gares, des arrêts de bus ou des trains de banlieue, et les entraîne à l'écart, dans les bandes boisées qui bordent les voies et les champs. Ses victimes sont souvent des personnes vulnérables : fugueurs, enfants placés, personnes sans domicile ou en grande précarité, selon les comptes rendus de l'époque. La plupart des faits ont lieu dans l'oblast de Rostov, autour de Rostov, de Chakhty et de Novotcherkassk ; d'autres, selon l'agence UPI, en Ukraine, en Ouzbékistan et dans d'autres régions de Russie, au gré de ses déplacements professionnels. La justice lui en a imputé 52.
Comment l'enquête a abouti
L'enquête est d'abord marquée par une erreur judiciaire. Le 22 décembre 1978, une fillette de neuf ans est tuée à Chakhty. Un portrait-robot établi à partir d'un témoignage désigne Tchikatilo, qui est entendu, mais son épouse lui fournit un alibi. Les enquêteurs se tournent vers Alexandre Kravtchenko, un jeune homme déjà condamné pour un crime comparable. Il avoue, puis se rétracte en expliquant avoir été contraint. Selon l'ancien enquêteur Amourkhan Iandiev, cité par la Komsomolskaïa Pravda en 2021 puis par Izvestia en septembre 2026, un codétenu placé dans sa cellule le frappait pour obtenir ces aveux. Kravtchenko est condamné à mort par le tribunal régional de Rostov le 16 août 1979 ; après plusieurs réexamens, la peine capitale est de nouveau prononcée en mars 1982 et il est exécuté le 5 juillet 1983. Après son arrestation, Tchikatilo a reconnu ce meurtre de lui-même. La condamnation de Kravtchenko a été annulée à titre posthume par la Cour suprême : en 1991 selon la Komsomolskaïa Pravda et le magazine Diletant, en 1990 selon Kommersant, qui cite le présidium de la Cour suprême de la RSFSR. Amourkhan Iandiev estime aujourd'hui que, sans cette erreur, une cinquantaine de vies auraient pu être épargnées.
À partir de 1982, les découvertes de corps se multiplient autour de Rostov. Il faut attendre octobre 1984 pour qu'un groupe d'enquête commun soit créé et que les dossiers soient joints (23 dossiers selon Kommersant, 21 meurtres selon Lenta.ru) : l'idée qu'un seul homme puisse en être l'auteur se heurtait à la position officielle selon laquelle le tueur en série était un phénomène propre aux sociétés capitalistes. La presse soviétique ne relayait pas ces meurtres. Un groupe d'enquête est confié à Viktor Bourakov, un spécialiste de la police scientifique de Rostov, dont le journaliste américain Robert Cullen a retracé le travail. Les premières pistes visent des malades mentaux et des délinquants sexuels déjà connus ; des procédures engagées contre des pensionnaires d'un établissement pour handicapés mentaux ont été abandonnées en 1985 (à l'été, selon Kommersant).
Le 14 septembre 1984, Tchikatilo est interpellé au marché central de Rostov, après que son comportement a attiré l'attention de policiers en civil. Le dossier achoppe alors sur la biologie. Les traces relevées sur plusieurs victimes avaient été rattachées au groupe AB (IV) ; l'analyse du sang de Tchikatilo donne le groupe A (II). On a ensuite expliqué cet écart par une prétendue « sécrétion paradoxale », un organisme dont les sécrétions n'exprimeraient pas le même groupe que le sang. Cette explication est aujourd'hui rejetée : selon Kommersant et 76.ru, une analyse ultérieure a établi que son sang était en réalité du groupe AB (IV), et, en 2024, le chef du service de criminalistique du Comité d'enquête russe, cité par le magazine TechInsider, attribuait l'écart aux limites des méthodes d'analyse de l'époque ou à une erreur de laboratoire. En 1984, en tout cas, Tchikatilo est mis hors de cause pour les meurtres. Il est condamné à un an de travaux correctifs pour un vol sans rapport avec les meurtres, exclu du Parti, et libéré le 12 décembre 1984, après trois mois de détention (le Moscow Times situait sa libération au début de 1985). Le Moscow Times jugeait en 1992 cette erreur « l'une des plus flagrantes » de l'histoire criminelle ; selon le même journal et Argoumenty i Fakty, 21 des meurtres poursuivis ont été commis après sa libération.
En novembre 1985, le procureur général de l'URSS confie la direction de l'enquête à Issa Kostoïev, enquêteur chargé des affaires particulièrement importantes. L'opération « Lessopolossa » (« bande forestière », du nom des rideaux d'arbres où étaient découverts les corps), lancée en 1985 selon Kommersant et 76.ru (en 1986 selon RIA Novosti), devient l'une des plus vastes jamais menées par la police soviétique. Policiers en civil dans les gares et les trains, contrôles d'identité systématiques : selon le Moscow Times, près d'un demi-million de personnes ont été vérifiées, et Slate.fr évoque plus de 150 000 analyses sanguines. En marge, selon Kommersant, 1 062 autres crimes ont été élucidés, dont 95 meurtres selon le Moscow Times. Au milieu des années 1980 (en 1984 selon Lenta.ru), Viktor Bourakov sollicite le psychiatre rostovien Alexandre Boukhanovski pour dresser un profil de l'auteur recherché.
Le dénouement vient d'une surveillance de routine. Le 6 novembre 1990, un policier posté près de la gare de Donleskhoz relève l'identité d'un homme au comportement suspect. Quand le corps d'une jeune femme est découvert dans ce secteur, quelques jours plus tard, les enquêteurs font le rapprochement avec ce contrôle et avec le suspect de 1984. Tchikatilo est placé sous surveillance, puis arrêté le 20 novembre 1990 à Novotcherkassk. Pendant une dizaine de jours, il nie. Issa Kostoïev fait alors appel à Alexandre Boukhanovski, qui s'entretient longuement avec le suspect. À la fin du mois de novembre, Tchikatilo passe aux aveux. Il reconnaît au total 55 meurtres selon Issa Kostoïev (56 selon d'autres sources), dont certains que les enquêteurs ne lui attribuaient pas, à commencer par celui de décembre 1978.
Chronologie de l'affaire
- Naissance d'Andreï Tchikatilo dans un village de la RSS d'Ukraine.
- Meurtre d'une fillette de neuf ans : c'est le premier que la justice lui attribuera. Un portrait-robot le désigne, mais l'enquête s'oriente vers un autre suspect.
- Alexandre Kravtchenko, déjà condamné pour un crime comparable, est condamné à mort par le tribunal régional de Rostov pour ce meurtre, sur la foi d'aveux qu'il a rétractés. Après plusieurs réexamens, la peine de mort est de nouveau prononcée en mars 1982.
- Exécution d'Alexandre Kravtchenko. Sa condamnation sera annulée à titre posthume après l'arrestation de Tchikatilo, en 1991 selon la Komsomolskaïa Pravda et Diletant, en 1990 selon Kommersant.
- Interpellation de Tchikatilo, remarqué par des policiers en civil pour son comportement près d'une gare routière puis au marché central. Son groupe sanguin ne correspond pas à celui déduit des traces relevées par les enquêteurs.
- Il est libéré après trois mois de détention, condamné à un an de travaux correctifs pour un vol sans rapport avec les meurtres et exclu du Parti communiste.
- Le procureur général de l'URSS confie le dossier à Issa Kostoïev. L'opération « Lessopolossa » est lancée la même année selon Kommersant et 76.ru (en 1986 selon RIA Novosti).
- Dernier meurtre retenu. Un policier en faction près de la gare relève l'identité de Tchikatilo, sans motif d'interpellation sur le moment.
- Placé sous surveillance quelques jours plus tôt, il est arrêté. Il nie pendant une dizaine de jours.
- À la fin du mois, après des entretiens avec le psychiatre Alexandre Boukhanovski, il passe aux aveux ; il reconnaît au total 55 meurtres selon l'enquêteur Issa Kostoïev (56 selon d'autres sources).
- Ouverture du procès, présidé par le juge Leonid Akoubjanov. Il est poursuivi pour 53 meurtres. L'expertise psychiatrique menée auparavant à l'Institut Serbski de Moscou l'a déclaré responsable de ses actes.
- Après avoir refusé une contre-expertise en avril, le tribunal fait examiner l'accusé par des psychiatres en pleine audience ; il est de nouveau jugé responsable de ses actes.
- Reconnu coupable de 52 meurtres la veille, il est condamné à mort.
- Après le rejet de son recours en grâce par le président Boris Eltsine, il est fusillé.
Fiche de l'auteur
Andreï Tchikatilo
Enseignant puis agent d'approvisionnement, il a tué 52 femmes, jeunes filles et garçons entre 1978 et 1990 dans la région de Rostov, en URSS, où l'existence même des tueurs en série était officiellement niée. Son arrestation en novembre 1990 a clos l'une des plus longues enquêtes criminelles soviétiques. Jugé en 1992 pour 53 meurtres, il a été reconnu coupable de 52 et fusillé le 14 février 1994.
Les lieux liés à l'affaire
- Chakhty, oblast de Rostov — Ville minière où il enseigne à partir de 1978 ; premier meurtre retenu (décembre 1978), pour lequel Alexandre Kravtchenko sera condamné à tort
- Rostov-sur-le-Don — Interpellation au marché central (septembre 1984) ; siège de l'enquête ; procès devant le tribunal régional (avril-octobre 1992)
- Novotcherkassk, oblast de Rostov — Ville où il vit à la fin des années 1980 ; arrestation le 20 novembre 1990 ; exécution à la prison de la ville (14 février 1994)
- Novochakhtinsk, oblast de Rostov — Ville où il enseigne dans les années 1970, avant Chakhty
- Centre Serbski, Moscou — Institut de psychiatrie légale où il est examiné avant son procès ; il est déclaré responsable de ses actes
Le procès et le verdict
Le procès s'est ouvert le 14 avril 1992 devant le tribunal régional de Rostov-sur-le-Don, sous la présidence du juge Leonid Akoubjanov. Ce procès, l'un des premiers grands procès criminels de la Russie post-soviétique, a été suivi par la presse russe et étrangère. L'accusé comparaissait dans une cage métallique installée dans la salle. L'acte d'accusation retenait 53 meurtres commis entre décembre 1978 et novembre 1990 ; pendant l'instruction, il en avait avoué 55 selon le Moscow Times et l'enquêteur Issa Kostoïev, 56 selon d'autres sources. Selon le Moscow Times du 9 octobre 1992, il est revenu à l'audience sur une partie de ses aveux.
La question de sa responsabilité avait été tranchée avant le procès. Selon le Moscow Times et le média russe Tcherta, l'expertise psychiatrique menée à l'Institut Serbski de Moscou, l'établissement de référence de la psychiatrie légale, avait conclu qu'il était responsable de ses actes. Sa défense contestait cette conclusion, selon Amnesty International, mais le tribunal a écarté toute irresponsabilité pénale.
Le 14 octobre 1992, le tribunal l'a reconnu coupable de 52 des 53 meurtres poursuivis : selon UPI, 21 garçons, 14 filles et 17 jeunes femmes. Le lendemain, 15 octobre, il a été condamné à mort. Plusieurs articles russes récents (Kommersant, Lenta.ru, 76.ru) avancent le chiffre de 43 meurtres prouvés ; les comptes rendus contemporains du verdict (UPI, Amnesty International) et le média russe Tcherta donnent tous 52, chiffre retenu ici. La Russie appliquait encore la peine capitale. Le président Boris Eltsine ayant rejeté son recours en grâce, Andreï Tchikatilo a été fusillé le 14 février 1994, à cinquante-sept ans, à la prison de Novotcherkassk.
Ce que l'affaire a changé
L'affaire a d'abord forcé les institutions soviétiques à admettre ce qu'elles niaient : qu'un même homme puisse commettre des dizaines de meurtres sur plus d'une décennie, et que la censure de l'information, en privant le public d'alertes, ait facilité son action. L'essayiste britannique Robin Ashenden, dans le Spectator en 2024, y voit un tueur « singulièrement soviétique », que le silence de la presse nationale et la déférence envers un homme d'âge mûr et respectable ont longtemps protégé ; c'est une lecture d'auteur, non une conclusion officielle.
Elle reste surtout, en Russie, le symbole de l'erreur judiciaire irréparable. L'exécution d'Alexandre Kravtchenko, sur la base d'aveux obtenus par la contrainte, est régulièrement rappelée par d'anciens enquêteurs, encore en septembre 2026 dans Izvestia. Nous n'avons toutefois trouvé aucune réforme de la procédure pénale directement attribuable à l'affaire.
Sur le plan des méthodes, l'affaire est souvent présentée comme la première où la police soviétique a sollicité un psychiatre pour orienter une enquête, ce qui serait à l'origine du profilage criminel en Russie. Alexandre Boukhanovski a ensuite fondé à Rostov le centre Phénix et, selon Lenta.ru, a animé pendant plusieurs années des formations destinées aux policiers et aux enquêteurs sur la recherche des auteurs de meurtres en série. L'échec de 1984 a enfin durablement marqué la criminalistique : l'énigme du « phénomène Tchikatilo », longtemps invoquée, est désormais tenue pour une erreur d'analyse, que l'ADN aurait évitée.
Profil psychologique : ce que disent les experts
Expertises judiciaires
Après ses aveux, Andreï Tchikatilo a été soumis à une expertise psychiatrique à l'Institut Serbski de Moscou, l'établissement de référence de la psychiatrie légale. Selon le Moscow Times, le psychiatre Andreï Tkatchenko, de cet institut, l'a examiné pendant plus de deux mois ; selon Argoumenty i Fakty, l'expertise a duré trois mois au lieu d'un, en raison de la complexité du dossier. Les experts, au nombre de six selon le média russe Tcherta, ont conclu qu'il était responsable de ses actes : il pouvait, au moment des faits, en avoir conscience et les diriger.
À l'ouverture du procès, le 14 avril 1992, le tribunal régional de Rostov a refusé une nouvelle expertise, jugeant suffisante celle de l'instruction, selon les documents d'archives publiés par Lenta.ru. Après plusieurs incidents d'audience, il en a ordonné une le 7 juillet 1992, menée dans la salle même : Tchikatilo a de nouveau été déclaré responsable. Amnesty International confirmait en octobre 1992 que les examens conduits avant et pendant le procès l'avaient jugé apte à répondre de ses actes, et que son avocat contestait ces conclusions. Le tribunal a écarté toute irresponsabilité pénale ; ce verdict tranche une question de droit et ne vaut pas diagnostic médical.
Diagnostics publiés
Le rapport de l'Institut Serbski n'a pas été publié et nous n'avons pas pu le consulter. Selon le Moscow Times de 1992, Andreï Tkatchenko aurait décrit un homme atteint d'un trouble des préférences sexuelles de nature sadique, mais pleinement conscient de ses actes ; il estimait qu'il faut être « très profondément » dérangé pour tuer sans contrôle, ce qui n'était pas son cas.
Le psychiatre rostovien Alexandre Boukhanovski, qui n'était pas l'expert désigné par la justice, aurait porté un autre jugement. Selon MK (2003) et Lenta.ru (2013), il le tenait pour malade ; Lenta.ru lui prête même l'opinion qu'il aurait dû être soigné plutôt qu'exécuté. Dans l'entretien publié par MK, il aurait évoqué une atteinte cérébrale d'origine organique, une constitution sexuelle affaiblie, des traits sadiques et une empathie très altérée, et estimé qu'avec le nouveau Code pénal russe une altération du discernement aurait pu être reconnue. Selon Argoumenty i Fakty, il rangeait ces troubles parmi ce qu'il a appelé plus tard une « maladie du comportement dépendant ». Ce sont des opinions d'expert, non des conclusions judiciaires.
Sur ce que ces notions recouvrent pour la psychiatrie et pour le droit, voir notre article Paraphilies : ce que disent la psychiatrie et la justice.
Parcours documenté
Né en 1936 dans un village de l'actuelle Ukraine, Tchikatilo a grandi pendant les années de famine et sous l'occupation allemande, selon RIAMO, Lenta.ru et EBSCO. Ces mêmes sources le décrivent comme un enfant timide, myope, moqué par ses camarades, et font état d'une énurésie prolongée et de corrections infligées par sa mère. Bon élève, il a échoué au concours d'entrée à l'université selon EBSCO et Lenta.ru (l'université de Moscou, en 1954, selon ce dernier), puis a fait son service militaire. Marié en 1963, père de deux enfants, il a obtenu par correspondance un diplôme de lettres en 1970. Selon Lenta.ru, RIAMO et News.ru, il a dû quitter l'enseignement après des plaintes pour des comportements déplacés envers des élèves, à Novochakhtinsk dans les années 1970 puis à Chakhty.
Ces éléments n'expliquent rien à eux seuls : aucun lien de cause à effet n'a été établi entre cette enfance et les crimes.
Ce qu'il a dit de lui-même
Les propos qui suivent sont ceux de l'auteur des faits ; ils sont à lire avec prudence. Selon Lenta.ru, il a écrit après son premier entretien avec Alexandre Boukhanovski, le 29 novembre 1990, qu'il voulait depuis longtemps se faire soigner, qu'il consultait rarement les médecins et comptait sur des guérisseurs alors célèbres à la télévision, et qu'il était prêt à témoigner. Selon la Rossiïskaïa Gazeta, il disait ne pas se considérer comme un criminel mais comme un homme qu'il fallait traiter ; selon MK, il évoquait une « force de l'au-delà » qui l'aurait guidé.
Plusieurs récits, dont ceux de Lenta.ru, de la Rossiïskaïa Gazeta et d'EBSCO, rapportent qu'un frère aîné aurait disparu pendant la famine ; ce récit familial n'est étayé par aucun document. À l'audience, selon Lenta.ru, il a demandé qu'on le « détruise comme une erreur de Dieu ». Dans son recours en grâce adressé au président Eltsine, il se disait au contraire innocent et malade, selon Tcherta.
Lectures criminologiques
La justice a retenu des meurtres commis en pleine conscience, que les experts rattachaient à un trouble des préférences sexuelles. Le mode opératoire établi par l'instruction est constant : des victimes abordées dans les gares, les arrêts de bus et les trains de banlieue, puis entraînées à l'écart dans les bandes boisées. Sur le plan de la victimologie, enquêteurs et journalistes ont souligné le choix de personnes isolées ou vulnérables, dont la disparition était parfois signalée tardivement.
Le profil dressé par Alexandre Boukhanovski au milieu des années 1980, à la demande des enquêteurs, est souvent présenté comme l'une des premières applications du profilage criminel en URSS, ce dont la Rossiïskaïa Gazeta le crédite. Selon Lenta.ru, il décrivait un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d'apparence ordinaire, ni psychotique ni déficient, marié à une épouse accommodante ou célibataire, et voyageant beaucoup pour son travail ; selon MK, il annonçait aussi son âge, sa silhouette et son métier. Ces traits se sont révélés proches de la réalité, mais le profil n'a pas permis de l'identifier : c'est un contrôle de terrain qui a conduit à l'arrestation. Son apport a été décisif ensuite, pour obtenir les aveux. Andreï Tkatchenko, interrogé en 2026, estime pour sa part que, du point de vue scientifique, le cas ne se distingue pas de nombreuses autres séries criminelles. Sur les limites de la méthode, voir notre article sur le profilage criminel.
Ce qu'on ne sait pas
Le désaccord principal oppose les experts du Serbski, pour qui il était responsable, et Alexandre Boukhanovski, pour qui il était malade ; seul le premier avis avait une portée judiciaire, et le rapport du Serbski reste inédit. Le profil de Boukhanovski lui-même est diversement daté et décrit : 1984 et soixante-deux pages selon Lenta.ru, 1986 et soixante-sept pages selon MK, quatre-vingt-cinq pages selon Argoumenty i Fakty. La durée de l'expertise varie aussi selon les sources, de deux à trois mois. Nous n'avons pas pu consulter l'arrêt de la Cour suprême qui a examiné l'appel de la défense. Enfin, l'essentiel de ce que l'on sait de son enfance et de sa vie intérieure provient de ses propres déclarations et de récits familiaux, invérifiables.
Questions fréquentes
Combien de victimes a fait Andreï Tchikatilo ?
Le tribunal régional de Rostov l'a reconnu coupable de 52 meurtres en octobre 1992, sur 53 poursuivis : ce sont ses victimes confirmées. Selon l'agence UPI, il s'agissait de 21 garçons, 14 filles et 17 jeunes femmes, tués entre décembre 1978 et novembre 1990. Pendant l'instruction, il avait avoué 55 meurtres selon l'enquêteur Issa Kostoïev (56 selon d'autres sources). Quelques articles russes récents avancent le chiffre de 43 meurtres prouvés, que contredisent les comptes rendus du verdict.
Comment Andreï Tchikatilo a-t-il été arrêté ?
Le 6 novembre 1990, un policier posté près de la gare de Donleskhoz, dans le cadre de l'opération « Lessopolossa », a relevé son identité. Quand un corps a été découvert peu après dans ce secteur, les enquêteurs ont fait le rapprochement avec cet homme, déjà interpellé en 1984. Placé sous surveillance, il a été arrêté le 20 novembre 1990 à Novotcherkassk. Il a avoué une dizaine de jours plus tard, après des entretiens avec le psychiatre Alexandre Boukhanovski.
Qui était Alexandre Kravtchenko ?
Alexandre Kravtchenko a été condamné à mort en 1979 pour le meurtre d'une fillette commis à Chakhty en décembre 1978, sur la foi d'aveux qu'il avait rétractés, et exécuté le 5 juillet 1983. Après son arrestation, Tchikatilo a reconnu ce meurtre, le premier que la justice lui a attribué. La condamnation de Kravtchenko a été annulée à titre posthume par la Cour suprême, en 1991 selon la plupart des sources (en 1990 selon Kommersant) : c'est l'erreur judiciaire la plus grave de l'affaire.
Quand Andreï Tchikatilo est-il mort ?
Condamné à mort le 15 octobre 1992, il a été fusillé le 14 février 1994 à la prison de Novotcherkassk, près de Rostov-sur-le-Don, à cinquante-sept ans, après le rejet de son recours en grâce par le président Boris Eltsine.
Pour aller plus loin : films et livres
Sélection informative, sans lien affilié.
- Livre The Killer Department: Detective Viktor Burakov's Eight-Year Hunt for the Most Savage Serial Killer in Russian History, Robert Cullen (Pantheon Books (en anglais), 1993) — Le récit de référence de l'enquête, par un ancien correspondant du New Yorker à Moscou, centré sur l'enquêteur Viktor Bourakov. Pas de traduction française identifiée. Lien non affilié.
- Film Citizen X (HBO, réalisation Chris Gerolmo, 1995) — Téléfilm adapté du livre de Robert Cullen, avec Stephen Rea et Donald Sutherland, récompensé d'un Emmy. C'est une fiction, qui raconte l'enquête du point de vue des policiers. Disponibilité à vérifier. Lien non affilié.
- Article Andreï Tchikatilo, un tueur dans l'escalier du diable (Thomas Messias) (Slate.fr, série « Crimes et mathématiques », 11 juillet 2020) — En français, un regard original, par le prisme des mathématiques, sur l'enquête et sur l'ampleur des contrôles menés par la police soviétique. Lien non affilié.
- Article Из истории дела Чикатило (De l'histoire de l'affaire Tchikatilo) (Kommersant-Vlast, 4 novembre 2013 (en russe)) — Chronologie de l'enquête par l'hebdomadaire du groupe Kommersant, dont l'erreur judiciaire de 1983 et le bilan de l'opération « Lessopolossa ». Lien non affilié.
- Article В поисках темного пассажира (À la recherche du passager noir) (Lenta.ru, 18 avril 2013 (en russe)) — Article publié à la mort du psychiatre Alexandre Boukhanovski, sur le profil qu'il avait établi et son rôle dans les aveux de 1990. Lien non affilié.
Sources
- Russian schoolteacher convicted of 52 murders (14 octobre 1992), UPI Archives
- Russian mass murderer executed (15 février 1994), UPI Archives
- Murder on the Don (9 octobre 1992), The Moscow Times
- A Killer's Confidante In a Murderous Town (30 janvier 1999), The Moscow Times
- Из истории дела Чикатило (4 novembre 2013), Kommersant-Vlast
- Андрей Чикатило : судьба серийного убийцы (21 mars 2025), Kommersant
- Тени Чикатило (13 février 2024), Rossiïskaïa Gazeta
- Следователь по делу Чикатило рассказал о возможности спасти 50 жизней (29 septembre 2026), Izvestia
- « Ваш сын реабилитирован, но уже расстрелян » (18 avril 2021), Komsomolskaïa Pravda, édition de Rostov
- В поисках темного пассажира (18 avril 2013), Lenta.ru
- Операция « Лесополоса » : как ловили самого опасного маньяка в СССР (6 avril 2019), RIA Novosti Crimée
- Как ловили самого известного советского маньяка Андрея Чикатило (16 février 2024), 76.ru (réseau Hearst Shkulev Media)
- Исса Костоев : ингушский следователь, поймавший Чикатило (25 août 2023), Kavkaz Today
- « Феномен Чикатило » : что это такое и почему его на самом деле не существует (5 février 2024), TechInsider
- Russia's Red Ripper Andrei Chikatilo was a uniquely Soviet serial killer (Robin Ashenden, 11 février 2024), The Spectator
- Andreï Tchikatilo, un tueur dans l'escalier du diable (Thomas Messias, 11 juillet 2020), Slate.fr
- Russian 'Ripper' sentenced to death (15 octobre 1992), UPI Archives
- Russian Federation: Andrey Chikatilo (EUR 46/038/1992, 15 octobre 1992), Amnesty International
- Суд и приговор Чикатило : последние годы жизни известного маньяка (3 avril 2023), Tcherta
- Дело Александра Кравченко (Guennadi Vetrov, 26 mars 2026), Komsomolskaïa Pravda
- Дело Александра Кравченко (27 janvier 2018), Diletant
- Следователь назвал способ спасти 50 жертв Чикатило (29 septembre 2026), Rodina
- Кровавая свобода. Страшная ошибка экспертов помогла Чикатило убить 21 жертву (Egor Feodoridi, 16 septembre 2026), Argoumenty i Fakty, édition de Rostov
- « Помогал » милиции ловить себя. Как искали и задержали Андрея Чикатило (Valentina Vartsaba, 20 novembre 2016), Argoumenty i Fakty, édition de Rostov
- Свинцовая точка. 32 года назад казнён жесточайший маньяк ХХ века Чикатило (Tatiana Naboïtchenko, 13 février 2026), Argoumenty i Fakty, édition de Rostov
- До последнего делал зарядку и надеялся на пожизненное (Tatiana Lyssenko, 13 février 2024), Komsomolskaïa Pravda, édition de Rostov
- Датчик. 22 декабря 1978 года Чикатило совершил свое первое убийство, Samolet (Rostov-sur-le-Don)
- Календарь : ровно 27 лет назад был арестован шахтинский маньяк Чикатило (20 novembre 2017), Bloknot Chakhty
- Гражданин Икс. 30 лет назад арестовали Чикатило (18 novembre 2020), Lenta.ru
- « Разряжал психику — кромсал всех подряд ». Андрей Чикатило стал самым страшным убийцей СССР (23 novembre 2019), Lenta.ru
- « Он очень ловко охотился на детей ». 30 лет назад маньяка Чикатило приговорили к расстрелу (15 octobre 2022), Lenta.ru
- Маньяк Чикатило : биография, трудное детство, история убийств (14 février 2025), RIAMO
- Andrei Chikatilo, EBSCO Research Starters
- The Killer Department (fiche de l'ouvrage), Wikipedia (en)
- Citizen X (fiche du téléfilm), Wikipedia (en)
- Andrei Chikatilo, Wikipedia (en)
Corrections et mises à jour
Aucune correction depuis la publication le 1er octobre 2026.
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